Tout ou rien

  • Exhibition view: Tout ou Rien, 2020
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  • Exhibition view: Tout ou Rien, 2020
  • 6909 Marconi, Montreal, Produit Rien

Tout ou rien,

exposition commissariée par Don Goodes

 

 

Si vous aviez mis les pieds dans cet espace de la rue Marconi à Montréal un an plus tôt, juste après que Paul et Karen ont acheté le bâtiment, vous auriez été envahis par une forte odeur de moisissure émanant de la zone de production derrière les bureaux aux murs lambrissés de l’usine de tofu Produits alimentaires Oriental(e). De l’équipement en acier inoxydable et des poches poussiéreuses de soya encombraient l’espace. On aurait dit que l’eau s’infiltrait de partout sous le plancher inégal en béton. Pour un couple, tout projet de rénovation d’un bâtiment représente un défi. Dans le cas de Paul et Karen, cela a mis en évidence la complémentarité de leurs forces et de leurs compétences. Il en a résulté un lieu complètement transformé. Puisqu’il s’agit de la première exposition dans ce nouvel espace, il semblait approprié qu’elle mette de l’avant leur travail et les rapports qu’ils entretiennent comme couple d’artistes. Plusieurs couples d’artistes sont entrés dans l’histoire. En 2018, le Centre Pompidou-Metz présentait Couples modernes, où on pouvait voir les œuvres de quarante couples issus des arts visuels, de l’architecture, du design, du cinéma et de la littérature. La sélection s’est faite parmi les 200 couples figurant dans un livre paru la même année :  Couples modernes 1900-1950. Dictionnaire des couples d’artistes de la fin du XIXe à la première moitié du XXe siècle.

 

Paul et Karen ne forment pas un couple d’artistes de type fusionnel comme Marina Abramović et Ulay qui sont essentiellement le sujet de leur œuvre. Ils ne travaillent pas non plus en collaboration comme le font Gilbert et George ou leurs pairs Janet Cardiff et George Bures Miller ou Stephen Lawson et Aaron Pollard du duo 2boys.tv. Paul et Karen ont une approche distincte à leur pratique respective.

 

Le récit de tout couple se développe au fil des ans; le leur est clair : Karen travaille fort et Paul produit presque par accident. Paul est aux prises avec un dilemme moral dans lequel il se demande comment « justifier » faire de l’art. Karen, pour sa part, assume entièrement son statut d’artiste. Karen crée sans cesse; elle travaille dans son studio tous les jours. Paul affirme qu’il « fait semblant » d’être un artiste pour être en mesure de produire. Ils n’essaient pas d’entretenir un dialogue direct sur l’art de l’un et de l’autre.

 

Dans une optique politique, ce conflit apparent comporte un avantage, mais à des lieues de la notion idéalisée du couple romantique et harmonieux. Cette construction sociale a été vertement critiquée par les féministes qui y voyaient un mode de subordination patriarcale des femmes, et par les théories queer qui l’associaient à une binarité hétéronormative. Conscients de ces critiques, Paul et Karen ont en quelque sorte épousé la cause : dans leur art, comme dans leur couple, chacun a sa propre identité. L’exposition présente des regroupements d’œuvres des deux artistes. L’accrochage fait appel à une symétrie bilatérale afin d’expliciter l’intention derrière les regroupements. Deux œuvres d’un des artistes encadrent une œuvre centrale de l’autre, tel un triptyque. Il en découle une certaine harmonie visuelle en dépit de la dissimilitude des œuvres, offrant une occasion de réfléchir aux différences entre elles, mais aussi à ce qui les relie.

 

Paul et Karen sont deux personnes et deux artistes très différents. Si leurs différences sont en surface, ce qui les unit se trouve à un autre niveau.

 

LES REGROUPEMENTS

 

  1. Affirmation de soi

 

Ces œuvres nous interrogent directement. Karen, par la matière et le volume; Paul, sur le plan de la photographie. Les épaules dans les trois œuvres se font écho les unes les autres dans leur carrure par rapport au spectateur. Au-delà de ce rapport formel, notons que les artistes se moulent tous les deux eux-mêmes. Karen, corporellement, grâce au moulage de papier et Paul, métaphoriquement, en se costumant pour se photographier incarnant divers personnages, la « Diesel Queen» et « The Schoolboy ».

 

  1. Dialectique appliquée

 

Une certaine dialectique émane de ce groupe d’œuvres : un tiraillement entre le ciel et la terre, entre être « enraciné dans la terre » ou « perdu dans le ciel ». On tend à associer Paul au ciel et Karen, à la terre, mais il y a un chevauchement. Le ciel est présent dans le paysage de Karen. On entend son appel au-delà de la ligne d’horizon. La présence de la terre est implicite dans les œuvres de Paul ; elle est même cruciale. C’est la force de gravitation exercée sur les corps humains.

 

La dialectique se rapporte non seulement au sujet des œuvres, mais à la façon dont elles nous affectent. Devant les photos de Paul, le spectateur ressent une ambivalence entre la beauté des silhouettes suspendues dans le ciel bleu et l’anxiété cauchemardesque de tomber sans parachute. Dans l’œuvre de Karen, la tension est plus interne. L’image photographique saisit éloquemment un instant singulier et subtil : une mince couche de neige printanière recouvrant un champ. Ensuite, il y a la magnifique étendue de papier fait main sur lequel la photo est imprimée. Deux forces contraires s’exercent. Le désir de décoder l’illusion imagière est perturbé par les somptueuses textures du support matériel. D’ailleurs, Karen ne nous le laisse pas oublier. En retour, la texture du papier évoque la texture de la terre, ramenant l’attention à l’élément photographique. Observer ces deux états dans chacune des œuvres simultanément suscite une certaine fascination.

 

  1. Pointer, transformer

 

Il existe une relation manifeste entre ces œuvres : les arbres en sont le sujet. L’attrait que les artistes éprouvent pour les arbres témoigne d’un intérêt partagé et de leur sensibilité envers la nature. Bien sûr, les résultats sont très différents. Ce regroupement met en opposition la façon dont Karen et Paul introduisent des œuvres d’art dans ce monde. Le laborieux processus de transformation auquel Karen recourt est mis en lumière par les deux délicates tapisseries. Quant à Paul, dont la photographie non équivoque est magnifiquement imprimée, il semble pointer spontanément à quelque chose qui a piqué son intérêt. Le découpage, le pliage et le tissage minutieux du papier fait main réorganisent complètement, selon un motif complexe, les branches d’arbres qui se profilent sur le ciel. La juxtaposition d’un visuel classique digne d’une publication du magazine Life  et d’un arbre poussant dans la plate-bande d’un trottoir en milieu urbain tient d’un simple clic; la photo a été imprimée telle quelle. L’œuvre est fidèle à la tradition de la photographie d’art qui consiste à saisir la beauté et le sens du monde qui nous entoure. Les deux artistes ont créé des images saisissantes.

 

  1. Sensation protégée, idées exposées

 

Cette collection d’œuvres rompt avec la symétrie caractéristique des autres regroupements. Les deux estampes produites par Karen dans les années 1990 évoquent une certaine passion en raison des couleurs riches et des formes mystérieuses. Il y a un tiraillement dans son nid de papier filé à la main garni d’épines. L’autoportrait aux couleurs saturées de Paul semi-nu, avec toute la vulnérabilité et la gêne qu’il évoque, est photographié dans l’étalage d’un vendeur ambulant au Mexique offrant toutes sortes d’images, entre autres pornographiques. L’œuvre au symbolisme ironique présente un pénis flasque exagérément long s’étalant sur le sol.

 

  1. L’art de rien

 

Ce regroupement d’œuvres aborde l’approche plus philosophique qu’adoptent Paul et Karen dans la création artistique. Ces œuvres traitent toutes de la non-existence ou du néant. Pour Paul, il s’agit du questionnement récurrent de l’émergence de la valeur et du sens en ce monde, et de son rôle dans ce processus. Paul confère le statut d’œuvre d’art à un étrange rebut en vinyle au faux-fini bois. L’ironie du résultat réside en ce qu’on nous demande de s’interroger sur le sens de ce qui en est dénué. L’œuvre de Karen, Nothing x 2, est également ironique. Le mot « nothing » (rien) est inscrit dans le vide de papier moulé. Il est à la fois présent et absent. Comme dans plusieurs de ses œuvres, Karen se sert de la tension entre la puissance et la faiblesse des mots et du langage pour exprimer quelque chose de profondément personnel. Les dilemmes existentiels des deux artistes persistent.

 

      6. Humour impertinent

 

Le travail des deux artistes trahit leur côté impertinent. Paul les appelle ses « trucs ponctuels » (one-offs) et Karen, ses « petits riens ». Les œuvres de ce regroupement sont autoréférentielles et humoristiques. À l’aide d’un crayon, Karen extrude du papier filé composé de pages de livres pour créer un cercle, comme un serpent mordant sa propre queue. De façon ludique, la dernière lettre de mots commençant par « S » est déplacée au début pour créer de nouveaux sens. Les dessins délibérément ratés de Paul et les boutons « laids » et « beaux » qu’il a peints commentent son ambivalence par rapport à la création artistique et la présence d’ironie à titre de stratégie pour résoudre cette ambivalence.

 

Don Goodes, 2020

 

Traduction : François Nobert